lundi, août 8, 2022

Rester ou fuir la Russie ? Le dilemme des médias français

La loi votée vendredi en Russie menace d’emprisonnement les journalistes qui ne se conforment pas au discours officiel du Kremlin, notamment sur la guerre en Ukraine. De grandes chaînes étrangères ont choisi de quitter temporairement le pays. Mais plusieurs médias français tentent de résister au nom du droit à l’information.

« Je ne peux pas vous parler, c’est hyper sensible, et trop risqué de vous dire comment on travaille… » Depuis Moscou, un reporter clôt la conversation. Les journalistes français en mission en Russie pourraient-ils payer le prix de leur présence dans le pays ? Une nouvelle loi russe, signée samedi par Vladimir Poutine, est claire : ceux qui diffusent des « informations mensongères sur l’armée russe » risquent jusqu’à quinze ans de prison. Comprendre : des informations non contrôlées par le Kremlin. La semaine dernière, plusieurs médias russes, pour avoir écrit les mots « guerre » ou « bombardements », ont dû fermer.

Depuis, les journalistes russes et occidentaux encore basés dans le pays assistent aux départs en urgence de leurs confrères. CNN ? Partie. CBS, la BBC, Bloomberg News ? Aussi. Des États-Unis à l’Espagne, du Canada à l’Italie, plusieurs grands médias internationaux ont préféré plier bagage pour ne pas mettre en danger leurs équipes sur place. Malgré la peur de la répression, plusieurs médias français qui traitent de la guerre en Ukraine depuis la Russie résistent encore.

Les duplex suspendus sur BFMTV

France Télévisions (France 2, France 3, France Info…), grâce à son bureau de correspondance à Moscou, a pu, depuis le début de l’invasion le 24 février, rendre compte de la réaction du peuple russe à la guerre et ses conséquences. Son équipe est toujours dans la capitale russe. Le groupe TF1 (TF1, LCI), lui, a fermé son bureau en 2010, mais dispose actuellement, selon la chaîne, d’une équipe sur place. Pas question d’en dire plus : aux sièges parisiens des deux groupes, les directions sont sur les dents. Combien de temps encore les journalistes des deux plus puissantes chaînes françaises pourront-ils informer le public depuis Moscou ? « Aucun commentaire », martelait-on lundi, dans une rare unanimité entre groupes public et privé, qui refusent « d’exposer leurs reporters pour les protéger ». « On examine la situation tous les jours, plusieurs fois par jour, et on s’adapte », a tout juste précisé au Monde Thierry Thuillier, le directeur de l’information de TF1.

Six documentaires à voir pour comprendre la guerre en Ukraine Écrans & TV Le service Écrans 3 minutes à lire

Dans la plupart des rédactions, les réunions de crise s’enchaînent, pour décider de la conduite à tenir, sur fond de consignes de sécurité très strictes du ministère des Affaires étrangères. BFMTV, la chaîne info qui enregistre actuellement ses records d’audience depuis les attentats de Charlie Hebdo, en 2015, a ainsi décidé de suspendre les interventions en duplex depuis la Russie. Et bien qu’elle ait décroché des visas pour envoyer une équipe à Moscou, elle « étudie l’intérêt d’y aller », précise un de ses responsables. De son côté, France 24 a été bannie des écrans russes ce week-end, « privant ainsi 27 millions de foyers russes de la chaîne », chiffre un porte-parole. Elle entend, à l’image de RFI, la radio du même groupe (France Médias Monde), « continuer de couvrir l’actualité en s’appuyant sur un maillage régional de correspondants et d’envoyés spéciaux », répond-elle, volontairement floue, pour ne pas compromettre la sécurité de ses équipes.

Comptes Twitter en pause

Radio France est, elle, dans l’expectative : le groupe public confirme avoir « sollicité une expertise juridique de la loi votée à la Douma », afin de déterminer précisément les conséquences concrètes pour ses propres journalistes. « Nous maintenons notre présence à Moscou et suivons l’évolution de la situation, explique-t-on officiellement. Nous rappelons notre attachement indéfectible à la liberté de l’information. » Du rapport juridique rendu découlera la décision de suspendre, ou non, la correspondance des journalistes sur place. Sylvain Tronchet, correspondant permanent de Radio France à Moscou, indiquait samedi 5 mars sur Twitter mettre son compte sur « pause », « le temps d’évaluer les répercussions des nouvelles dispositions prises en Russie ».

Luc Lacroix, envoyé special France Télévisions, à Moscou, le 24 février 2022.

Capture d’écran France Télévisions

A RTL, le correspondant « habituel », qui travaille pour plusieurs médias, ne peut plus officier depuis vendredi. « Son autorisation de travail, généralement renouvelée de façon quasi automatique par l’administration russe, ne l’a pas été cette fois, précise Frank Moulin, le directeur de la rédaction. Concrètement, cela veut dire qu’on ne diffuse plus ses reportages pour ne pas le mettre en danger, le temps d’essayer d’obtenir de nouveau cette accréditation, et de voir comment la situation évolue. Cela ne nous empêche pas d’évoquer l’actualité russe d’une autre manière, en parlant des manifestations et arrestations dans nos journaux. »

“Le régime a décidé de faire de nos reporters les criminels”

La situation est suffisamment exceptionnelle pour que les médias, d’habitude concurrents, se concertent. Dans Le Figaro, le directeur adjoint de la rédaction en charge de l’international, Philippe Gélie, rapporte que le journal a décidé « d’adopter une attitude de prudence tout en poursuivant — ou en reprenant à partir de ce lundi — (sa) couverture de la Russie ». Bref, pas question de lâcher l’affaire. Ce que confirme l’intéressé, Alain Barluet, en poste à Moscou depuis deux ans et demi, après avoir traité des questions de défense et de diplomatie. « Il faut absolument rester ici et continuer à travailler, confie-t-il à Télérama. Il y a encore une quinzaine de correspondants français sur place. Tout le monde va devoir prendre en compte les nouvelles restrictions, et éviter de parler de la situation militaire. Sûr qu’une personne qui se promènerait avec une pancarte « Non à la guerre » contreviendrait à la loi. On est actuellement dans un pic de tensions. Personnellement, je ferai tout pour rester le plus longtemps possible. »

Le Monde a aussi décidé de garder son correspondant sur place, Benoît Vitkine. « Pour l’heure, il reste à Moscou et continue à faire ses papiers. On évalue la situation avec lui tous les jours », explique Jérôme Fenoglio, le directeur du quotidien. Le journaliste a toutefois décidé de ne plus publier d’informations sur Twitter. « Cela me semble plus honnête que de peser mes mots s’agissant de ce qui se passe en Ukraine. », écrit-il dans un dernier tweet posté le 4 mars en début de soirée. De son côté, Libération a fait un autre choix : suspendre ses activités en Russie « pour ne pas voir ses journalistes arrêtés et livrés à la justice de Poutine ». « Travailler sous pseudonyme et rendre nos récits intraçables est trop risqué à l’heure actuelle, face à un régime qui a décidé de faire de nos reporters les « criminels » d’une « guerre de l’information » », détaille ainsi Lauren Provost, directrice adjointe de la rédaction, sur le site internet du quotidien.

Abonné Pourquoi les Ukrainiens sont-ils si patriotes ? Débats & Reportages 12 minutes à lire

Du côté de l’Agence France Presse (AFP), dont le bureau de Moscou se compose d’une vingtaine de personnes, on réfléchit encore à tout ce que la nouvelle loi implique dans la pratique quotidienne. « La sécurité de nos équipes sur place reste notre priorité absolue, en particulier pour le personnel russe, majoritaire, explique un porte-parole. L’AFP mobilise encore davantage ses équipes à Paris et ailleurs dans son réseau international, pour traiter les reportages de ses correspondants, permanents ou envoyés spéciaux, en Ukraine », afin de respecter la loi. Depuis la fin de la semaine dernière, l’agence attribue ses dépêches moscovites à son bureau sur place, et non plus à un journaliste en particulier. Là aussi, on décide au jour le jour. La Russie occupe déjà une très mauvaise 150ème place (sur 180 pays) dans le classement mondial de la liberté de la presse publié chaque année par Reporters sans frontières. Avec cette guerre, elle risque de dégringoler encore.

Abonné La guerre en Ukraine sonne-t-elle le réveil de l’Union européenne ? Débats & Reportages 8 minutes à lire

Articles récents

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Restez à l'affût - Recevez les nouvelles quotidiennes dans votre boîte de réception.