mercredi, août 17, 2022

Non, nous n’applaudirons pas

 

La question m’a été posée avec insistance ces dernières 48h. « Que penses-tu de ce qui vient de se passer ? ». Une fois le choc – de cet événement qu’on attendait depuis des mois, mais, auquel on osait à peine croire – passé, le constat est simple et sans appel : « Bonnes intentions, certes, mais méthodes foireuses ».

Force est de reconnaitre qu’un coup d’Etat se préparait dans le pays depuis plusieurs mois déjà. La présidence avait démenti Middle East Eye qui en avait parlé en mai dernier. Carthage avait préféré balayer d’un revers de main ce document qui évoquait la manière avec laquelle le président de la République allait prendre tous les pouvoirs. Balivernes, nous dira-t-on. Kaïs Saïed est trop honnête et patriote pour oser tirer avantage de la situation.

On préféra, il y a deux mois, évoquer un document adressé par un anonyme à la cheffe de cabinet de la présidence, Nadya Akacha. Deux mois plus tard, si les détails de cet article sont – pour certains – toujours aussi farfelus, l’idée est, tout compte fait, loin d’être aussi abracadabrantesque.  Plusieurs des détails mentionnés ont, effectivement, été tels que décrits dans le document, mis en pratique dans la soirée du 25-Juillet.

Kaïs Saïed qui s’était toujours présenté comme LE saveur et LE garant du respect de la Constitution avait, finalement, misé sur une lecture alambiquée pour avoir tout pour lui. La « meilleure constitution au monde » lui a laissé la porte grand ouverte à ses élans révolutionnaires et, finalement, dictatoriaux. Comment pouvait-il ignorer qu’il ne pouvait invoquer l’article 80 en l’absence de cour constitutionnelle ? Lui, qui avait, refusé de promulguer la loi de la cour constitutionnelle prétextant des délais dépassés.

 

Mais à qui la faute ? Il serait gonflé pour Ennahdha de venir aujourd’hui se plaindre du revers d’un article qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué en 2014, pensant que le jour arrivera où ils pourront l’utiliser à leur avantage. Il serait tout aussi déplacé pour eux de venir se plaindre de l’interprétation présidentielle, eux qui avaient tout fait pour que la cour constitutionnelle ne voie jamais le jour. Ils sont aujourd’hui les victimes de leurs propres pièges. Difficile de ne pas s’en réjouir…

 

Kaïs Saïed a toujours assumé sa volonté de changer le système politique tunisien. Il ne s’en est jamais caché et en a même fait son principal argument de campagne. Mais il est difficile de prévoir les desseins de celui qui a toujours été flou sur son programme, ses proches et ses soutiens. Maintenant qu’il a les pleins pouvoirs, que compte-t-il en faire ?

 

Cet outsider de la vie politique, qui s’était présenté en 2019 comme candidat « malgré lui », poussé par un élan de responsabilité et de dévotion à servir la Nation, pourrait-il aujourd’hui devenir « dictateur malgré lui » ? Poussé par un élan populaire qui aspire à plus de stabilité et moins de tiraillements dans un contexte des plus délétères…

Si l’image des parlementaires véreux et incompétents chassés du parlement, a le mérite de nous extasier, il y a lieu de s’interroger sur les réels desseins du putschiste en herbe Kaïs Saïed. Il aura beau répéter, comme il n’a cessé de le faire en 2019, qu’il n’est poussé que par la volonté du peuple, on a toujours autant de mal à le croire.

 

Le fait est que le pays est arrivé à un point où un grand remue-ménage s’imposait afin d’éviter qu’il ne sombre dans les méandres d’un inconnu inéluctable. Et afin de garantir un soupçon d’avenir aux générations futures. Pas à nous, nous, nous sommes la génération sacrifiée, la génération cobaye par laquelle tout passera mais qui ne pourra cueillir aucun fruit. Mais, ce n’est pas grave, nous aurons connu l’extase des premières fois, les débuts, les coups d’éclat et les explosions sociales et politiques. Espérons que tout ceci aura conduit à garantir à nos enfants un avenir meilleur. Est-ce que Kaïs Saïed se réveillera de son ébriété dictatoriale et rétablira le peu de démocratie que nous avons payé de notre chair et notre sang. Autrement, pouvez-vous me dire quelle différence y’a-t-il entre nous et le coup d’Etat de Ben Ali en 1987 et de Al Sissi en 2013 ?

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