vendredi, août 19, 2022

Nicole Garcia magistrale dans “Royan”, la gifle théâtrale de Marie NDiaye

CHRONIQUE D’AVIGNON – On sort laminé de ce haletant et ténébreux monologue, où se conjuguent les contradictions et les gouffres d’une femme blessée. Une pièce à ne manquer, à Avignon jusqu’au 25 juillet ou à Paris début 2022.

Marie NDiaye est devenue dramaturge à la mode. Les plus grands théâtres commandent aujourd’hui à la puissante romancière de 54 ans des pièces qu’elle compose avec plus ou moins de bonheur. Rudes ou bavardes. Parmi ses derniers opus, Royan, la professeure de français est sa plus bouleversante réussite, aujourd’hui donnée en fin de festival à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Ne le manquez pas. Quelle gifle, que ce haletant et ténébreux monologue, où se conjuguent, à travers une Nicole Garcia magistrale, les contradictions et les gouffres d’une femme farouche et solitaire, blessée et tragiquement fière. Force et puissance du théâtre, d’une comédienne ; on en sort laminé…

Gabrielle est donc professeure. Daniella, son élève préférée, celle qui lui ressemble le plus, vient de se jeter d’une fenêtre du lycée, ne supportant plus le harcèlement de ses camarades. Daniella est morte, la tête explosée. Quand elle rentre chez elle, ce soir-là, Gabrielle sait que les parents de la jeune fille l’attendent sur son palier. Ils veulent des explications. Elle ne veut surtout pas, elle, en donner, ni surtout les voir.

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Elle attend dans l’entrée de son immeuble, devant les boîtes à lettres. Mais elle sent leur présence muette, là-haut, qu’on devinera dans la mise en scène sobre mais comme hantée par la morte, de Frédéric Bélier-Garcia. Il a plusieurs fois orchestré sur scène des textes de Marie NDiaye, dont il possède l’œuvre à merveille, et dirigé sa comédienne de mère, Nicole Garcia. Il maîtrise avec une fraternelle intuition le flux verbal hiératique et lyrique à la fois de la romancière ; sa force obscure au bord de l’incantation magique ; ses litanies forant le conscient jusqu’à l’inconscient, l’apparent jusqu’au caché, le parler jusqu’au silence.

Nicole Garcia, tragédienne géniale

Les personnages de Marie NDiaye déclenchent peu l’empathie, trop entiers, sauvages et bruts. Gabrielle n’y échappe pas. Elle a voulu assassiner sa mère, elle a abandonné plus tard son bébé et son mari. Et elle l’assume, sans remords. Puissante de ses faiblesses acceptées. La jeune Daniella, farouche et différente comme Gabrielle, mais exhibant sans complexe une laideur moquée par ses camarades, est la seule à l’avoir percée. Au point d’avoir fini par chavirer sa professeure, mystérieusement rendue à ses démons. Et qui a ainsi accepté que son élève devienne son bouclier et le bouc émissaire de la classe, prenne sa place de femme à haïr. Étrange et cruel tour de passe-passe.

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Quand s’achève le lancinant monologue intérieur de Gabrielle, rendu éblouissant par l’interprétation d’une Nicole Garcia au génie de tragédienne, à la violence méchante, le spectateur a accompli un parcours hors norme. Il a compris et accepté le monstre qui sommeille en chacun, et en lui-même aussi. Il s’est rappelé les mythes antiques qui toujours nous habitent et ces vieilles légendes qui nous forgent. Archaïque et redoutable et fascinant périple au fond de nos déserts intimes. La voix grave et rocailleuse de Garcia, sa lourde tignasse éternellement blonde à la Gena Rowlands, son animalité sophistiquée, sa démarche fauve effraieront et hanteront pour longtemps les mémoires. L’actrice a évoqué, réveillé la mémoire de nos démissions, de nos mensonges, de nos injustices et de nos lâchetés. Elle s’est faite incendiaire pythie.

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