“Les passeurs sont des salopards, mais nous, qui sommes nous ?”

Après le drame survenu en mer du Nord mercredi, Yann Manzi, président de l’association d’aide aux migrants Utopia 56, pointe la responsabilité des dirigeants politiques et de certaines chaînes d’info, dans une société qui perd peu à peu son humanité.

Alors qu’un nouveau drame vient d’avoir lieu, mercredi 24 novembre, en mer du Nord, avec la noyade de vingt-sept migrants qui tentaient de rejoindre l’Angleterre, Yann Manzi, le directeur général et cofondateur de l’association Utopia 56, réagit : pourquoi toute cette indignation politique et médiatique, demande-t-il, alors que ce sont précisément nos dirigeants et certains médias qui sont les responsables directs d’une telle tragédie ? Du fait des discours sécuritaires des premiers, et du rabâchage délétère des seconds, notre société se « surdroitise », déplore-t-il. Et finit par s’habituer à l’inacceptable.

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Vous avez créé votre association, qui vient en aide aux migrants, en 2015. Elle est aujourd’hui forte de huit antennes (à Rennes, Toulouse, Dijon, Calais, Paris…) et de quelque dix-huit mille adhérents, mais vous avez constaté en 2020 une baisse des dons citoyens dont elle vit pourtant exclusivement. Comment expliquez-vous ce désengagement du public ?
Utopia 56 compte aujourd’hui quelque deux cents bénévoles actifs sur le terrain et trois cents « hébergeurs citoyens » —, soit une centaine de moins qu’avant le Covid. Le virus est passé par là, c’est sûr, avec ses distanciations sociales qui met aussi à distance le cœur des gens. Est-ce pour autant la preuve qu’ils se sentent moins concernés aujourd’hui par les drames migratoires qu’ils ne l’ont été auparavant ? Si désengagement il y a, on le doit avant tout à nos politiques et nos médias. Après cette nouvelle tragédie en Mer du Nord, les premiers ont aussitôt tenu à exprimer leur affliction, et une nouvelle fois les journalistes l’ont ressassée à l’envi. Mais ce n’est que dans l’attente du prochain épisode : le même scénario se répétera, rien ne changera, et les premiers comme les seconds y trouveront leur compte, au fond. Dans ces conditions, forcément, les gens finissent par s’habituer. Ces drames deviennent une fatalité, nos sociétés ne se sentent plus concernées. Elles le sont bel et bien pourtant. Car dans cette habituation, c’est notre humanité que nous perdons.

Sur la plage de Wimereux, dans le Pas-de-Calais, le 25 novembre.

Photo Kiran Ridley / Getty Images via AFP

De quelle manière ?
Tout notre tissu social est en train de se « surdroitiser ». Nous, à Utopia 56, nous observons clairement un durcissement des propos que tiennent les gens au sujet des « étrangers ». Le racisme endémique est une réalité de notre société, mais il est interdit d’en parler. À qui croyez-vous qu’on le doive ? Au discours ultra sécuritaire voire nauséabond de nos politiques actuels, et au rabâchage de fausses informations ou d’informations déformées que diffusent certains médias — en premier lieu les chaînes d’info en continu telle CNews. Les gens les écoutent à longueur de journée et s’y laissent servir la soupe. Forcément, la répétition finit par faire information : les auditeurs croient bien davantage en cette parole-là qu’en celle des scientifiques et chercheurs travaillant pourtant sur ces questions de migrations et d’immigration depuis des années. C’est pourquoi, tout en affirmant que les passeurs sont des salopards, nous sommes en droit de nous interroger : mais nous, qui sommes nous ?

Des salopards ?
On peut se poser la question, lorsqu’il devient normal pour tout le monde de laisser chaque soir dormir des centaines de personnes, parmi lesquelles des mères et leurs enfants, sur le trottoir ou sous des tentes. Pourquoi voulez-vous que l’opinion publique s’alarme de la mort d’une poignée d’entre elles ayant tenté de fuir en Angleterre, dans l’espoir d’y vivre mieux ? En traitant les migrants comme des animaux, en niant leur humanité, c’est nous qui perdons la nôtre et qui basculons dans la monstruosité.

“Nos gouvernants préfèrent ne pas parler de la paupérisation de la société, pour mieux pointer du doigt les migrants, bien pratiques boucs émissaires…”

C’est ainsi que vous expliquez la baisse de dons perçus par votre association ?
Nous ne sommes pas une association reconnue par l’État — statut auquel nous tenons, pour garder notre liberté de parole et d’action. Nous vivons exclusivement des dons et, en 2020, nous avons perdu 20 % de notre budget. Idem pour la nouvelle campagne de crowdfunding (financement participatif) que nous venons de lancer, pour acheter du matériel : tentes, bâches, duvets… soit le minimum vital pour venir en aide à ces personnes migrantes qui n’ont pas de toit. On voit bien que cette année il est beaucoup plus difficile de rassembler des fonds. Et la situation est la même pour toutes les associations citoyennes du même type que la nôtre…

Lors d’un rassemblement de militants associatifs au port de Calais,  le 24 novembre.

Photo Michel Spingler/AP/SIPA

Cette habituation au malheur et cette droitisation sont elle seules en cause ?
Et puis, il y a cette autre réalité, dont personne ne parle jamais, à l’exception de quelques associations caritatives comme la Fondation Abbé Pierre, qui tire aujourd’hui la sonnette d’alarme : la paupérisation de notre société. Là aussi, quelque chose de très grave est en train de se passer en silence : tout le monde aujourd’hui a du mal à boucler son budget. Le Covid, en plongeant dans la pauvreté de nombreuses personnes aux conditions de vie déjà précaires, a fait exploser les banques alimentaires et le mal-logement. Est-ce qu’il n’y a pas là motif à s’inquiéter ? Mais nos gouvernants préfèrent ne pas en parler, pour mieux pointer du doigt les migrants, bien pratiques boucs émissaires…

Pourtant, les membres de votre association sont tous de jeunes bénévoles, âgés de 18 à 25 ans. Eux ne se sont donc pas « habitués » ?
Non, ils ne se sont pas habitués et n’ont jamais arrêtés de se mobiliser, voire de se « surimpliquer ». Là où leurs parents se sont résignés, eux continuent de se battre et de vouloir un monde plus juste, où les droits de l’homme seraient pour tout le monde, et pas réservés à certains. Parce que la possibilité d’une mixité heureuse pour notre société, ils la connaissent, la pratiquent dans leurs études ou leur premier emploi — et la souhaitent. Elle fait partie de la beauté de notre pays et de notre continent, dont toute l’histoire s’est construite autour des migrations. Ce sont ces jeunes qui feront le monde de demain. Il faut à tout prix leur en donner les clés, et regarder en face les vrais sujets, ceux dont personne ne veut jamais parler. Quatre cent mille personnes migrantes sont entrées en Europe en 2020. Que sont quatre cent mille personnes pour quatre cent cinquante millions d’Européens ?

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