vendredi, mai 27, 2022

« le fantasme chinois » vu par Deng Jiayun

À La Rochelle (Charente-Maritime), la jeune photographe expose ses derniers travaux sur le mirage économique de sa province natale du Guizhou. Explosion urbanistique et hyper consumérisme, une vision très personnelle de la Chine contemporaine.

« Celui qui déplace la montagne, c’est celui qui commence à enlever les petites pierres », disait Confucius. A Guiyang, au milieu de l’Empire du milieu, cette petite bourgade situé à mille mètres d’altitude abrite aujourd’hui quelques cinq millions d’habitants. Et il a fallu en enlever des petites pierres pour, selon Deng Jiayun, construite, en dix ans, plus de « 700 tours de 45 étages ».

Tongren, sa ville natale est en périphérie de la capitale de la province. « Au début, je voulais documenter les changements urbanistiques », explique l’artiste, « à chaque fois que je retournais chez moi, pendant mes études et après quand je suis arrivée en France, j’étais effarée par l’évolution du paysage. J’étais à Lyon, une ville très ancienne avec beaucoup de vieux bâtiments et le décalage avec ma région natale m’a donné l’idée de témoigner de ce processus ». 

Les photos de Deng Jiazun montre des montagnes et des forêts avalées par des grues de chantier, des routes d’asphaltes et des immeubles en béton. Les lumières de la ville peinent parfois à émerger du brouillard et, étrangement, peu de trace de l’espèce humaine dans ses premiers clichés d’une inquiétante neutralité. 

Primée à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles en 2018, la photographe s’est imprégnée de littérature française et se réfère souvent à « la société du spectacle » de Debord ou à l’hyperréalité de Baudrillard. Difficile évidemment de comparer les « trente glorieuses » à cette Chine moderne, mais on est très loin des préceptes de Confucius au pays de Xi Jinping.

« La consommation, c’est une catastrophe », déplore Jiazun, « avec des entreprises comme Alibaba, on est envahi par la publicité pour acheter en permanence à ligne. Même les restaurants disparaissent en ville. La Chine est guidée par l’économie et notamment par l’immobilier, un secteur qui, du coup, est en crise aujourd’hui parce qu’on a trop construit. Aujourd’hui, on parle du « fantasme chinois », une vie irréelle où tout se mélange. Je n’ai pas vécu cette explosion de la consommation et aujourd’hui, c’est pire qu’aux Etats-Unis ! »

Par la suite, Jiazun est retournée à Tongren, en 2020. « Jusqu’alors, j’étais restée à distance mais avec le Covid, je suis restée bloquée 15 mois dans ma famille et j’ai commencé à observer des détails. Je me suis rapprochée de mon sujet. Ce qui m’interroge, aujourd’hui, c’est comment le réel et l’artificiel coexistent ». 

Inexorablement, dans la province de Guiyang, les montagnes sont donc broyées en petites pierres et les forêts réduites à portion congrue. Les habitants s’inventent une vie dans cette démesure urbanistique. Le travail de la photographe n’est pas une critique sociale ou politique, juste le constat d’un pays, son pays en pleine métamorphose. Aussi moderne soit cette Chine, il reste encore difficile d’y interroger le passé et, encore moins, l’avenir. À l’horizon, ne reste qu’un présent indépassable.

À voir au Carré Amelot de La Rochelle jusqu’au 5 mars 2002.

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