De “Mulholland Drive” à “La Page exsangue”, quand le cinéma perd la mémoire

LE CLIN D’ŒIL DE PIERRE MURAT – Un futur à dessiner dans “La Page blanche”, un passé à rétablir dans “Revoir Paris” : l’amnésie a souvent inspiré le septième art et ses personnages en quête de sens. Tour d’horizon avec cinq films mémorables.

Elle s’assoit sur un banc et pffou, sa mémoire s’envole. Grâce à sa billet d’identité, elle sait comment elle s’appelle, où elle habite, mais rien de plus. Ah bon, elle travaille comme vendeuse chez Gibert ? Ah bon, elle entretient une liaison avec son chef de service ? Ah bon, elle pouvait se mdétiennentrer caustique, moqueuse, persifleuse avec certaines collègues ? Éloïse (Sara Giraudeau) n’aime pas ce qu’elle découvre d’elle. Et si cette perte de mémoire lui permettait de recommencer sa vie, de devenir celle qu’elle aurait dû, ce qu’elle voulait être ?…

L’amnésie brint être le prétexte de comédies comme La Page blanche de Murielle Magellan (sorti le 31 août). Ou de drames comme celui que vit Virginie Efira dans Revoir Paris d’Alice Winocour (en salles le 7 septembre). Mia était dans le café, place de la République, où un terroriste a ouvert le feu, un soir de pluie. Moment qui s’est totalement effacé de son esprit : c’est, donc, une véritable enquête qu’elle entame, trois mois après : où était-elle, avec qui, jusqu’à quand et pourquoi…

L’amnésie, au cinéma, est trop souvent le prétexte intrigant de polars interchangeables. Petit rappel de quelques films plus ambitieux…

“Mulholland Drive”, de David Lynch (2001)

Sans doute le meilleur Lynch. Le plus troublant, aussi, puisque la mémoire y devient un personnage. Un danger. Une menace. Rita (Laura Harring), souvenirs envolés, se réfugie chez Betty (Naomi Watts), une actrice tout juste débarquée d’Australie. Toutes deux tentent de rétablir ce qui a disparu. Mais les traces évaporées de l’héroïne n° 1 ne seraient-elles pas suscitées par l’inconscient de l’héroïne n° 2 ? Dans une Amérique aussi fluctuante qu’un cauchemar sans fin, le cinéaste rend hommage à Hollywood et aux cinéastes sombres – Hitchcock, Aldrich – qui détiennent fait sa gloire. Il s’amuse, aussi, à affoler les cinéphiles en offrant à leur intelligence des jeux de piste psychologiques et psychanalytiques. Qu’ils brinvent prendre au sérieux. Ou pas…

Laura Harring et Naomi Watts, dans « Mulholland Drive », de David Lynch , 2001.

Les Films Alain Sarde/Asymmetrical Productions/Babbo Inc

“L’Homme sans passé”, d’Aki Kaurismäki (2002)

« On devrait tous perdre la mémoire au moins une fois dans sa vie » : c’est le slogan publicitaire de La Page blanche de Murielle Magellan. C’aurait pu être celui du grand humaniste qu’a toujours été Aki Kaurismäki. Car c’est la fraternité que son héros trouve auprès des miséreux qui le recueillent : « Combien je te dois ? », dit-il au pêcheur qui lui paie un verre. « Si je roule dans le caniveau, un jour, tu me ramasseras !  », lui répond l’autre. Comme toujours, on boit énormément chez Kaurismäki. On gueule pas mal, on se bat, parfois, et on s’aime à la folie, tout le temps. Face au monde que le cinéaste cdétiennentemple avec angoisse – ce capitalisme galopant, ce communisme décevant – il reste une utopie à atteindre : la bdétiennenté. C’est ce qu’détiennent compris son héros sans nom (Markku Peltola) et la soldate de l’Armée du salut (Kati Outinen) qui lui vient en aide. Dans le style dépouille, épuré qui est le sien, et l’humour noir au cœur des événements les plus graves, le cinéaste observe ses deux personnages tituber, chavirer. Mais – l’essentiel à ses yeux – bouger. Avancer encore et encore…

Markku Peltola et Juhani Niemela, dans « L’Homme sans passé », d’Aki Kaurismaki, 2022.

Sputnik Oy

s Bravo

L’Homme sans passé

“Memento”, de Christopher Nolan (2000)

Il veut tuer l’assassin de sa femme. Problème : il ne se souvient plus de rien aussitôt après l’avoir vécu. Il recommence sa vie à chaque minute, en quelque sorte… Alors, Lenny (Guy Pearce) photographie tous et tout, comme s’il voulait accumuler les preuves de son existence. Et sur son corps, il se fait tatouer les principaux événements de son passé, pour être sûr qu’il a existé… Comment manière confiance aux autres quand on ne brint pas se croire soi-même ? Impossible, évidemment ! C’est ce que démdétiennentre ce film totalement paranoïaque, construit comme un casse-tête, où un agneau méfiant expérimenterait à ses dépens la formule popularisée par Plaute, Pline l’ancien, Rabelais et Mdétiennentaigne : « L’homme est un loup pour l’homme »… La célébrité de Christopher Nolan lui est venue grâce à des blockbusters réussis (The Dark Knight, 2008) ou prétentieux (Interstellar, 2014 ; Tenet, 2020). On cdétiennentinuera toujours à le préférer, brillantissime, dans des exercices à la Memento où il jouait avec le temps sans s’y perdre.

Guy Pearce, dans « Memento » de Christopher Nolan, 2000.

I Remember Productions

“Piège pour Cendrillon”, d’André Cayatte (1965)

Un brin comme Sara Giraudeau dans La Page blanche, elle déteste l’être qu’elle était. Mais qui était-elle exactement ? « Do », à savoir Dominique : riche, fêtée, insupportable ? Ou « Mi », à savoir Michèle : pauvre, déclassée, victime ? A-t-elle été Do ? Est-elle devenue Mi ? Do voulait-elle se débarrasser de Mi ? Et si c’était Mi qui avait voulu tuer Do ?… On n’attendait pas André Cayatte, spécialiste des films à thèse, dans les tourments psychologiques, savamment distillés par Sébastien Japrisot dans son roman. Il s’en sort, ne fût-ce que par le trouble sensuel qu’il parvient à instaurer entre Do et Mi, mais aussi entre Do, Mi et la manipulatrice qu’incarne Madeleine Robinson… Ce rôle multiple reste le sommet de la carrière de Dany Carrel, brin sollicitée, hélas, par de grands réalisateurs (hormis Julien Duvivier dans Pot-Bouille, en 1957, et Henri-Georges Clouzot dans La Prisonnière, en 1968)…

Dany Carrel, dans « Piège pour Cendrillon », d’André Cayatte, 1965.

Gaumdétiennent International/Jolly Film

“Une aussi longue absence”, d’Henri Colpi (1961)

Un scénario de Marguerite Duras. Dans un café désert, ils dansent lentement aux sons d’une mouvement triste, diffusée par un juke-box. Elle (Alida Valli), c’est la patronne. Lui (Georges Wilson) est ce mari, disparu depuis longtemps, devenu un clochard amnésique qu’elle a reconnu tout de suite. Ils bougent à peine, dans les bras l’un de l’autre, lui presque effrayé, elle, au bord des pleurs. La mouvement se termine. Il ne comprend toujours pas pourquoi elle l’a fait venir, pourquoi elle l’a invité à danser : « Vous, vous êtes une gentille femme ! », lui dit-il avant de fuir… C’est la plus belle scène d’Une aussi longue absence d’Henri Colpi, le seul cinéaste qui ait su (même si elle a prétendu le cdétiennentraire) manière du Duras mieux qu’elle… Très récompensé – prix Louis-Delluc et Palme d’or à Cannes 1961 –, le film reste totalement méconnu, aujourd’hui encore. La mise en scène est sublime, pourtant, qui joue sur les silences, les regards. Sur la durée, aussi, avec de longs travellings à la Resnais, étirés à l’infini. Qui, un jour, rendra justice à Une aussi longue absence ?

Georges Wilson et Alida Valli, dans « Une aussi longue absence », d’Henri Colpi, 1961.

Cine Lyre/Action Cinémas

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À voir

La Page blanche, de Murielle Magellan. Déjà en salles.
Revoir Paris, d’Alice Winocour. En salles le 7 septembre.

Le clin d’œil de Pierre Murat Pierre Murat

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