Privatiser la chaîne britannique Channel 4, une hérésie culturelle ?

Créée par Margaret Thatcher en 1982, la chaîne publique Channel 4 s’est distinguée par la qualité et l’éclectisme de ses émissions, mais aussi par sa liberté de ton. Requise par Boris Johnson, sa privatisation pourrait être gravement préjudiciable au paysage audiovisuel britannique.

Le gouvernement britannique de Boris Johnson a annoncé, le 4 avril, sa volonté de privatiser Channel 4. L’avenir de la chaîne de télévision publique, régulièrement menacée d’un changement de statut et de propriétaire, est de nouveau au cœur des débats politiques et médiatiques. Cette potentielle vente suscite émois et tweets rageurs, jusqu’à l’intérieur même du camp des conservateurs. Décryptage en quatre questions.

Quelle est la place de Channel 4 dans le paysage audiovisuel britannique ?
Créée en novembre 1982 par Margaret Thatcher dans le but de dynamiser et de diversifier l’offre de télévision publique, Channel 4 dispose d’un statut particulier, comparé à ses consœurs de la BBC et à ITV. Chaîne publique gratuite, appartenant à l’État, elle ne vit pourtant pas de la redevance, et son budget annuel est financé à 90 % par des revenus publicitaires. Autre singularité, la chaîne – de par son règlement – n’est pas autorisée à produire ses propres programmes. Elle fait donc appel à une soixantaine de boîtes de production externes pour créer ses contenus. Elle s’impose ainsi comme un agent économique majeur dans la production télévisuelle du pays. Reconnue pour ses émissions diverses et éclectiques – sa très belle série sur le Sida, It’s a Sin, est en lice pour les Baftas télévisuels de 2022 –, elle est le symbole d’un petit écran multiculturel, doté aussi d’une grande liberté de ton.

Pourquoi privatiser ?
L’idée, qui pourrait cette fois-ci devenir réalité, n’est pas nouvelle. Déjà en 1989, soit sept ans après sa création, des conservateurs émettent ce souhait. Le projet est ensuite de nouveau plébiscité par John Major (1996) puis David Cameron (2015), mais il sera récusé par un comité de la Chambre des lords. Depuis 2020, l’idée flotte de nouveau dans les esprits. Les dernières raisons invoquées sont pour le moins incongrues :  « Je suis arrivée à la conclusion que la propriété du gouvernement empêche Channel 4 de rivaliser avec les géants du streaming comme Netflix et Amazon »,  a annoncé sur Twitter la ministre britannique de la Culture Nadine Dorries.

Julian Knight, pourtant président conservateur de la commission d’enquête sur la culture à la Chambre des communes, émet de son côté l’hypothèse que cette privatisation est en réalité « une vengeance » liée à la couverture critique du Brexit et de la politique du Premier ministre par la chaîne. En 2019, Channel 4 avait notamment diffusé sur ses écrans une sculpture de glace fondante représentant Boris Johnson, alors absent d’un débat audiovisuel sur le changement climatique. Ce ton irrévérencieux, devenu l’une des marques de fabrique de la chaîne, hérisse profondément les conservateurs.

“Vendre Channel 4 est du pur vandalisme culturel, qui affectera toute l’industrie créative britannique.” Lucy Powell, députée de l’opposition travailliste

Quelles seraient les conséquences d’une privatisation ?
Lucy Powell, députée de l’opposition travailliste est formelle :  « Vendre Channel 4, qui ne coûte pas un centime aux contribuables, à ce qui sera très certainement un groupe étranger, est du pur vandalisme culturel. Cela entraînera de nombreuses pertes d’emplois dans tout le pays et affectera profondément toute l’industrie créative britannique. » Certains analystes estiment que le budget annuel lié à la programmation – 660 millions de livres – pourrait être réduit de 40 à 50 % entraînant de conséquentes pertes d’emplois et la fermeture potentielle de studios de production partenaires. Les antennes créatives de la chaîne, installées à Bristol, Glasgow et Leeds, loin du siège londonien, pourraient être amenées à fermer de leur côté.

Pour l’instant, aucun acheteur potentiel ne s’est présenté, mais la presse anglaise évoque déjà la chaîne américaine Discovery, ce qui signifierait, à long terme, l’érosion de tout un pan de la culture audiovisuelle britannique.

Le sort de Channel 4 est-il déjà scellé ?
Si le gouvernement actuel espère vendre la chaîne pour un milliard de livres – soit la plus grande privatisation depuis celle de Royal Mail il y a dix ans –, l’affaire n’est pas encore bouclée. Boris Johnson, qui publiera un livre blanc d’ici la fin du mois d’avril et entend inclure son projet dans son programme pour les législatives, devra se plier à la décision finale du Parlement. Les débats promettent d’être vifs et le fantôme de Margaret Thatcher, bien présent. L’ultra conservatrice et fondatrice de la chaîne s’est toujours fermement opposée à sa privatisation.

Qui veut la peau de l’audiovisuel public (alors qu’il semble plus que jamais nécessaire) ? 6 minutes à lire

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