dix ans de “disques dont on est fiers”

En 2012, le patron de So Press réalisait un rêve de jeunesse en fondant un label de musique au diapason de ses goûts. Rock lettré, pop-folk soignée, artisans de la marge… Au moment d’en fêter les dix printemps, Franck Annese refait le parcours en cinq albums maison.

Franck Annese est un homme très occupé. Sous sa sempiternelle casquette de base-ball, ce quadragénaire hyperactif et barbu en cache plusieurs. Pour l’essentiel patron d’un groupe de presse ayant à son actif quelques-unes des rares réussites récentes en matière de magazine papier (So Foot, So Film, Society), il est aussi producteur (de clips, de pubs et bientôt de fiction) et heureux papa depuis 2012 d’un label de musique underground – mais qui ne tient pas à le rester. C’était un rêve qu’il caressait déjà à la sortie de l’Essec (grande école de commerce francilienne). Créé il y a dix ans sur un coin de table alors qu’Annese partageait un dîner asiatique avec son ami et associé Stéphane Régy, Vietnam a fait son chemin à l’écart des normes et des modes, sur des sentiers folk et rock tracés par les goûts de ses fondateurs, bien décidés à « seulement faire des disques dont [ils sont] fiers »… quitte à perdre en route une partie du pactole amassé dans des activités moins personnelles. « Avant de me lancer, je ne pensais pas qu’on pouvait vendre aussi peu de disques », s’étonne encore aujourd’hui Franck Annese. Alors qu’il a délégué la gestion du label à Julien Gaulier –  qui fut avec son groupe Hey Hey My My une des premières signatures de Vietnam –, c’est cependant le sentiment de fierté qui domine au moment de célébrer par une longue soirée au Trabendo la première décennie d’une aventure qu’il entend poursuivre avec la même ténacité. Et qu’il résume pour nous en cinq albums clés.

H-Burns, Night Moves (janvier 2015)

« Un ami attaché de presse m’avait fait découvrir la musique de Renaud Brustlein, qui à l’époque avait sorti trois albums assez confidentiels. De notre côté, on avait déjà dans l’idée de produire des vidéoclips pour des groupes inconnus. On a proposé nos services à H-Burns en passant par son manager. Pour son album suivant, Renaud a envoyé ses démos au producteur américain Steve Albini [qui a travaillé entre autres avec Nirvana, les Pixies et PJ Harvey, ndlr] et celui-ci s’est dit intéressé. Mais il fallait se rendre à Chicago. C’est là qu’on est intervenu, on pouvait avancer le budget. Et dans ces conditions, le mieux était de créer une structure, donc un label. D’où Vietnam et l’album Off the Map, paru en février 2013. Mais je choisirais plutôt le suivant, Night Moves, parce qu’il marque un vrai saut qualitatif, notamment dans l’écriture. Il y a là vraiment une histoire qui se raconte. On l’a enregistré à Los Angeles avec Rob Schnapf, un gars qui du jour au lendemain pouvait faire rappliquer au studio le batteur de Maroon 5, et pour rien. J’étais présent à toutes les séances. »

Chevalrex, Providence (2021)

« Rémy Poncet, je l’ai rencontré alors qu’il avait juste enregistré un premier album (Catapulte) entièrement fabriqué maison. Il faisait tout dans sa chambre, avec ses instruments, ses petits ordinateurs, y compris les pochettes. Il avait son propre label, Objet Disque. J’étais persuadé qu’on pouvait lui faire franchir un cap. Ça n’est pas venu tout de suite. Il a fallu le persuader qu’il devait chanter, et non plus seulement parler sur ses musiques, il était très marqué par la musique de film. Avec Providence, son dernier album en date, je crois qu’on l’a amené là où il doit être, dans une forme de richesse pop, avec des orchestrations classiques et non plus synthétiques. Résultat, c’est son meilleur disque, celui où il affirme enfin sa personnalité. Un signe : il a consenti à mettre sa photo sur la pochette ! Celui-là, j’étais persuadé qu’il allait cartonner. Mais tout le monde peut se tromper… »

O (Olivier Marguerit), À terre ! (2019)

« Olivier est quelqu’un d’absolument central, c’est le trait d’union de toute une scène, en plus d’être sans doute l’arrangeur le plus doué de sa génération. Il a commencé par être guitariste chez Syd Matters, puis il a joué avec plein de gens bien : Chevalrex, Thousand, Mina Tindle, Pharaon de Winter… Il produit et écrit pour d’autres aussi. En ce moment, par exemple, il travaille sur le disque de l’acteur Nicolas Maury. Quand il est venu nous voir, il avait sorti deux EP sous le nom de O. On a fait ensemble un premier album, Un torrent, la boue (2016). Puis en 2019, À terre !, qui à mon avis est un des plus grands disques de ces dernières années. Il y a chez Olivier ce goût de la variété française des années 1970 qui maintenant fait plus ou moins l’unanimité, celle des Berger, Balavoine, Sheller… Dans son album vous trouvez des arrangements typiques de cette période mais aussi des saxos plutôt années 1980, et même un peu d’autotune… »

Pharaon de Winter, France Forêts (2021)

« Encore un garçon aux talents multiples. Maxime Chamoux peut tout faire : des enquêtes, des critiques, des chansons, des scénarios… Il a d’ailleurs écrit récemment une minisérie pour Arte.tv, 18h30, dont la saison 2 est diffusée en ce moment. J’ai d’abord été fan de son groupe (Please) Don’t Blame Mexico. De la pop aux influences anglo-saxonnes. Mais quand je lui ai proposé de signer chez nous, il était devenu Pharaon de Winter et chantait désormais en français ! Le premier album était déjà très fort au niveau des textes, mais musicalement, France Forêts, sorti à l’automne dernier, c’est encore plus costaud. Il y a toujours le petit penchant de Maxime à caser deux chansons dans la même, ce qui n’est pas l’idéal pour passer en radio ou accrocher des streamings, mais dans l’ensemble, il s’est mieux trouvé. C’est quasiment un concept album, il tire un fil conducteur sur les tueurs en série, et ça me plaît beaucoup, cette façon de faire résonner un travail journalistique [Chamoux avait signé dans Society un article au long cours sur l’affaire Dupont de Ligonnès, ndlr] avec sa musique. Hélas, les ventes n’ont pas suivi. Bon, il lui reste encore à faire des progrès sur scène, mais c’est le cas de plusieurs de nos groupes… »

J.E. Sunde, 9 Songs About Love (2020)

« Lui, c’est un vrai génie. Hyper fort (écriture, musicalité, présence scénique) et hyper humble aussi, ce qui ne gâte rien. Mais avec Jon, c’est d’abord une histoire fantastique. J’avais repéré ce groupe américain qui s’appelait The Daredevil Christopher Wright. Jonathan Edward Sunde en était le principal chanteur et compositeur, et on s’est mis en tête de le contacter pour lui proposer de tourner un clip. On a débarqué chez lui à Amery, au fin fond du Wisconsin [et au nord-est de Minneapolis, ndlr]. Le gars n’en revenait pas. Son groupe n’existait plus, mais il avait enregistré des trucs en solo, qu’on a ressortis, réarrangés, sur un premier album sous son nom en 2019. Puis il y a eu l’année suivante 9 Songs About Love, un chef-d’œuvre. Et le concert au Café de la Danse en novembre dernier. Parce que sur scène il est chez lui, dans toute sa générosité et sa modestie, aussi bon que sur disque. Ça commence à prendre en France et en Hollande, on va essayer de travailler d’autres pays européens. Aux États-Unis, en revanche, J.E. Sunde n’est pratiquement rien. Il n’a pas même pas de label, ses disques sortent en autodistribution. Encore un de ces mystères… et une raison pour nous d’insister ! »

Franck Annese, patron de presse So cool

À voir
Vietnam fête ses 10 ans, le 12/04 au Trabendo, de 19h à minuit. Avec J.E. Sunde, Chevalrex, Hey Hey My My, Pharaon de Winter, etc.

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