Monet / Rothko, un mariage inédit et exceptionnel au musée des impressionnismes Giverny

Pour la première fois, les couleurs énigmatiques de l’américain Mark Rothko s’invitent sur les terres de Claude Monet et se mélangent aux peintures tardives du célèbre impressionniste normand du 18 mars au 3 juillet 2022.

C’était une vieille idée venue quand il était plus jeune. Cyrille Sciama, le directeur du musée des impressionnismes Giverny voulait rapprocher Claude Monet et Mark Rothko, les deux maîtres de la peinture moderne. Monet l’abstrait et Rothko le peintre de l’abstraction américaine. Deux stars de leur vivant et une confrontation des regards avec une expérience immersive pour le public avec des œuvres très choisies, très sélectionnées. Peu d’œuvres mais qui apportent un regard différent sur la peinture.

Selon Cyrille Sciama, Monet et Rothko ont une volonté de plonger le spectateur dans un monde de peinture et d’émotion, qui échappe parfois à l’interprétation. «  On ressent pour les deux une émotion très forte et on est plongés dans nos propres mondes intérieurs », développe-t-il.

« Ça tient un mur tout seul. On peut y voir un soleil, un paysage, un portrait, ça échappe à l’interprétation », Cyrille Sciama, directeur du musée des impresionnismes Giverny. Mark Rothko, Untitled, 1968. Acrylique sur papier monté sur panneau, 60,5 x 47,5. Washington, The Philips Collection, don de la Mark Rothko Foundation, Inc., 1985. In. 1985.004.0002

© Stéphane L’Hôte

Les deux artistes jouent tous les deux sur la transparence, les fonds, sur le brouillard, l’impression du matin, du soir. «  On est plongés dans une lumière diffuse. Plus on regarde leurs tableaux, plus on y voit des choses différentes. C’est une peinture qui vibre et les deux peintures se répondent parfaitement », révèle le directeur du musée des impressionnismes Giverny.

« Rothko est un personnage ambivalent qui peut à la fois être très joyeux, très colérique, très mélancolique ». Il fait disparaitre l’humain de sa peinture mais tout son discours parle de regard et d’aventure humaine. Monet fait pareil. Il a enlevé l’humain et s’est concentré sur le végétal et l’eau. « Il a créé un monde sur un petit bassin d’eau ».

Claude Monet (1840-1926) Les Nymphéas, 1904 Huile sur toile, 89,5 x 93,5 cm Le Havre, musée d’art moderne André Malraux, A 486 © MuMa Le Havre / David Fogel

© Stéphane L’Hôte

Monet a évolué de plus en plus vers l’abstraction, au-delà de sa cataracte. Il est devenu de plus en plus radical dans sa peinture et a forcé le spectateur à la regarder autrement. «  Les reflets de l’eau, du soleil, des nuages, tout ça se confond dans la peinture de Monet », illustre le directeur, « lui aussi a mis les spectateurs en immersion, et c’est ce que viennent chercher les gens à Giverny ».

Né en Lettonie en 1903, Rothko est une énorme star en Amérique où il fait vraiment partie du patrimoine. Il est retrouvé inanimé dans son studio new-yorkais en 1970. Il ne laisse pas de lettre. Il a été l’un des rares artistes à rentrer de son vivant au MoMA (Museum of Modern Art, musée d’art moderne), au moment où ce musée d’art moderne achète des Monet.

Venu à Paris peu de temps avant sa mort, Mark Rothko avait visité l’Orangerie et les Nymphéas de Claude Monet. «  Rothko a sans doute été inspiré par Monet. Il en parle lui-même. Pour lui c’est un grand peintre de la modernité, beaucoup plus que Cézanne car il y trouve une humanité essentielle », révèle Cyrille Sciama. Mark Rothko voit chez Monet un personnage humain avec des drames, des histoires, une profondeur de vision. Ce qui intéresse Rothko c’est provoquer l’émotion chez le spectateur.

Mark Rothko, Untitled, 1957. Huile sur toile, 247,3 x 207,8 cm. Washington, National Gallery of Art, don de la Mark Rothko Foundation, Inc., 1986. Inv. 1986.43.141

© Stéphane L’Hôte

Rothko a une évolution assez classique. Il peint d’abord de la figuration, passe au surréalisme et après la seconde guerre mondiale il passe à l’abstraction, «  peut-être bouleversé par ce qu’il s’est passé », commente le directeur du musée impressionnismes Giverny. «  Il va peindre des grands champs colorés « Color fields » et ça va permettre aux spectateurs de projeter leurs émotions », déchiffre le passionné, ce qui l’intéresse c’est le rapport entre les humains et la peinture, ce n’est pas le sujet, pas la forme.

L’artiste dit de ses tableaux qu’ils sont des drames et que la forme en est le protagoniste. De manière provocatrice il affirme que la couleur ne l’intéresse pas. «  Ce qui l’intéresse c’est l’émotion que la couleur provoque chez le spectateur, ainsi que les formes. C’est à chacun de nous de voir ce qu’on veut y voir et c’est la grande modernité de Rothko », démêle Cyrille Sciama.

Cela fait presque 25 ans qu’il n’y a pas eu d’exposition consacrée à Mark Rothko. La dernière fois a eu lieu à Paris en 1999. «  C’est très difficile d’avoir des œuvres de Rothko prêtées, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe », affirme Cyrille Sciama.

Le projet de rapport entre Monet et Rothko a séduit mais a tout de même demandé trois ans de travail. C’est compliqué d’obtenir les prêts parce que c’est une star. S’ajoutent la crise sanitaire et beaucoup de longs délais de réponses…

«  Ce sont des grands formats donc il y a des précautions à prendre. Sur la sécurité, la présentation, la lumière. On est sur une lumière assez sombre pour ne pas altérer les œuvres », explique le directeur.

Une attention particulière a été portée à la scénographie. L’espace a été réduit, de la moquette posée pour qu’il y ait le moins d’interférence entre la peinture et l’architecture, «  pour qu’on soit plongés dans un monde immersif », signifie Cyrille Sciama. «  C’est de la peinture qui demande de la concentration. On peut voir l’exposition en cinq minutes si on veut mais on peut y rester deux heures aussi tellement les tableaux vibrent ».

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